Publié le 23 mars 2017 à 20:21

Alfonsina Strada, la cycliste insoumise

© Le Grand Plateau

Le Tour d’Italie fêtera bientôt ses 100 ans. Les Fausto Coppi, les Gino Bartali et autres héros en « i » rappellent les joutes épiques de la course transalpine. Pourtant, la plus grande star de la Botte avait un nom en « a » et était… une femme. Retour sur l’histoire incroyable d’Alfonsina Strada, seule dame à avoir disputé le Tour d’Italie masculin. C’était en 1924.

Impétueuse de son mètre 57, Alfonsina Strada est l’une de celles qui ont brisé, bien avant d’autres, les tabous machistes d’une société peu encline à faire des femmes des athlètes de premier rang. Issue d’une famille modeste et paysanne, la légende commence par l’échange truculent du paternel. Des poulets contre une bicyclette, peu banal. Dans l’œil du père, la machine a la valeur du travail. Pas pour la fille.

Une championne puissante et surdouée

Alfonsina Strada en 1923 aux côtés de l’Italien Giovanni Gerbi – (c) Bikeraceinfo

En 1901, à seulement 10 ans, elle découvre cette « machine de la liberté », un vélo lesté de ses 20 kilos d’acier. Très vite affranchie des regards moqueurs, la « diablesse en robe » ne quittera jamais ce précieux objet.

À 13 ans, elle commence même à coiffer les garçons au poteau de la victoire. Ses premiers gains sont anecdotiques : des prix en nature comme cette truie vivante qu’elle présentera fièrement à son père. Du poulet au cochon, il n’y a que deux roues. L’émancipation cycliste de cette fille nord-italienne s’étend très vite à l’extérieur des frontières.

En 1909, elle accompagne le cycliste italien Carlo Messori en Russie et reçoit une médaille, lors d’un critérium organisé à Saint-Petersbourg, des mains du Tsar. Le destin de « Nicolas le Sanguinaire » est pourtant bien antinomique à celui de la paysanne.

Dès 1911, la championne transalpine bat, à 21 ans, le record de l’heure détenu par Louise Roger. Sa botte secrète ? La puissance exceptionnelle de ses frêles cuisses. En parcourant 37 192 mètres en un tour d’horloge, sur un vélo qui dépasse allègrement les 20 kilos, elle construit son mythe. Le record tiendra 26 ans. Elle participe dans la foulée au prestigieux Tour de Lombardie en 1917 (elle termine 32e). L’année suivante, elle le finit à une honorable 21e place, devant bon nombre d’homologues masculins.

La liberté contre les clichés

La diablesse en robe n’aura jamais vraiment quitté son deux roues – (c) Le Petit Braquet

Tout n’est pourtant pas rose dans cette Italie en proie aux relents conservateurs d’un catholicisme exacerbé. La femme à bicyclette est largement dénigrée. Vues par la plupart en vraies bêtes de foire, insultes et jurons accompagnent ces suffragettes du deux roues.

Le vice est même poussé à l’absurde : nombreux sont les hommes qui pensent la gent féminine à la recherche du plaisir pervers de la vibration de la selle. Tous ces poncifs aujourd’hui honteux, n’ont en rien ébranlé la fulgurante ascension de la diablesse en robe.

Mieux, c’est parmi les mâles qu’Alfonsina, désormais rebaptisée « Strada », obtiendra le droit de disputer le Tour d’Italie. Proscrites depuis 1894, les courses entre genres ne tiennent plus le haut du pavé. Chose irrecevable pour son mari Luigi Strada, qui croit, aussi, à l’émancipation des filles d’Eve.

Si le soutien financier et moral du concubin sera essentiel, la participation au Giro 1924 de la Dame aux mollets de fer ne doit son salut qu’à la bonté toute relative des organisateurs. Dans un pays en manque cruel de « stars » (Bottecchia et Girardengo absents cette année-là de la course, pour un différend financier), les officiels trouvent en cette femme leur figure de proue populaire.

Petit bémol : seuls les hommes sont autorisés à courir le Giro. Alfonsina se transforme en Alfonsin. Son patronyme devient brièvement masculin, et elle, la pierre angulaire du marketing sportif machiavélique.

La star du Giro est une femme

Portrait de la diablesse en robe, légende du cyclisme féminin – (c) Alchetron

Mais la modeste paysanne est désormais icône. Malgré des critiques, souvent virulentes, elle forge sur la route une légende tenace dans le cœur des Italiens. « En seulement deux étapes, la popularité de cette femme est devenue bien plus grande que celle de tous les champions absents », résume même à l’époque, la Gazzetta dello Sport.

Alfonsina Strada est une battante. Ni les terribles conditions du Giro, ni cette chute lors de la septième étape n’ont raison de sa volonté imperturbable. Arrivée hors-délais et blessée, elle sera repêchée par les organisateurs qui voient en elle la bête de foire tant espérée.

Hélas, par ce Tour d’Italie finalement terminé, loin devant la lanterne rouge masculine, elle prouve aux femmes que le sexe n’est « faible » que dans l’esprit aveuglé par des pensées misogynes.

Après ce coup d’éclat médiatique, et historique, la carrière de la diablesse en robe s’effile. Avec 32,58 kilomètres, elle battra toutefois encore le record féminin de l’heure en 1938 (homologué cette fois).

Elle meurt d’une crise cardiaque au volant d’un deux roues motorisé en 1959. Un ultime souffle de vie, et d’espoir, pour toutes ces femmes encore empêchées aujourd’hui de rouler sur les layons de la liberté.

À propos de Nathanaël Valla-Mothes 96 Articles
Etudiant en Master II Journalisme, Nathanaël est un passionné de cyclisme qui peut compter sur ses expériences dans les médias. Son atout principal ? Son court passé de cycliste amateur qui lui permet d'apporter son analyse, et de comprendre ce sport de l'intérieur.

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