Publié le 30 mars 2017 à 14:47

Georges Speicher, un doublé pour l’éternité

(c) Le Grand Plateau

Il est le premier à l’avoir fait, ce fameux doublé. Georges Speicher a gagné la même année, le Tour de France et les championnats du Monde. Un exploit rare dans le cyclisme, réalisé en 1933.

Son nez aquilin aura vite flairé le bon coup. Georges Speicher est un routier avant-gardiste d’une époque bien plus moderne. Né un été de 1907 alors qu’un de ses compatriotes, Lucien Petit-Breton, est en route pour gagner deux Tours de France (victoire en 1907 et 1908), le petit Georges s’imprègne déjà de la gloire de l’élégant argentin.

25 ans plus tard, il réussira lui aussi un rare doublé sur le bitume français : victoire la même année sur le Tour de France et aux championnats du Monde. Louison Bobet, Eddy Merckx et Greg LeMond seront les seuls à se rajouter, bien plus tard, à la courte liste inaugurée par Speicher.

Si spéciale année 1933

Georges Speicher aide André Leducq sur le Tour de France 1933. (c) Wikipédia

Dans les années 30, le Tour de France se dispute en équipes nationales. Le but ? Éviter le monopole de certaines marques comme Alcyon à la fin des années 1920. Dans une édition marquée par l’instauration du grand prix de la montagne, Georges Speicher est presque un inconnu lorsqu’il se présente pour sa deuxième randonnée de juillet sous le maillot bleu.

Le Parisien n’est d’ailleurs pas vraiment ambitieux tant la concurrence au sein de l’équipe de France est redoutable. Depuis 1930, la Grande Boucle n’échappe plus aux Francais. Outre ses coéquipiers Antonin Magne et André Leducq, derniers vainqueurs de l’épreuve, la « locomotive humaine » Learco Guerra est aussi en pôle pour glaner le maillot jaune.

Mais Speicher est dans une forme irrésistible. « Le magnifique animal », comme on le surnomme parfois, se sent pousser des ailes de victoire. D’abord en retrait par rapport à ses compatriotes, il s’impose successivement dans les 8e et 9e étapes de la course. Il prend définitivement le maillot jaune à Marseille lors de la 12e étape. Il le conservera jusqu’à Paris.

Grimpeur moyen mais hargneux, il se dinstigue surtout par sa faculté à se marier parfaitement aux courbes descendantes des routes de France. Speicher compense ses carences dans les cols par une aisance exceptionnelle en descentes. « Ce que j’ai pu souffrir dans le Tourmalet, ça a été quelque chose d’effrayant », avouera le coureur au lendemain de sa victoire à Henri Desgrange.

Une douleur bien vite atténuée par la gloire que lui procure le maillot jaune : une prime de 30 000 francs et une notoriété nationale. Avec 833 000 exemplaires, le journal L’Auto établit même grâce à lui, un record de vente le 24 juillet 1933. Le champion est pourtant encore loin d’avoir atteint le graal.

Le roi de Montlhéry

Montlhéry est une petite bourgade de l’Essonne. Une ville sans histoire, ou presque. C’est sur la piste automobile de la commune, l’Autodrome, qu’est organisé en 1933 le premier championnat du Monde sur route en France. Si les Italiens sont favoris à leur propre succession (Binda, Guerra…), Antonin Magne représente les principales chances françaises.

Georges Speicher et son maillot arc-en-ciel lors de Paris-Nice 1934. (c) Wikipédia

Pas de Georges Speicher à l’horizon des prétendants. Et pour cause, le coureur est absent de l’épreuve. C’est pourtant lui qui va la remporter… Concours de circonstances incroyable, il est appelé à la dernière minute pour remplacer Paul Chocque, malade. Sans pression aucune, le Parisien fait parler sa nonchalance sur le circuit tricolore. Il part, seul, dans le 10e tour. Avec encore 125 kms à parcourir, ses chances de victoires paraissent bien illusoires.

Pourtant, grâce à un coup de pédale éblouissant et à l’utilisation d’un dérailleur, sa vélocité lui permet bien vite de créer un écart définitif sur le peloton. « Par quelle marge Speicher aurait dû gagner si, depuis le debut de son échappée, il avait foncé avec l’ardente volonté de vaincre ? », se demande le lendemain Raymond Huttier dans le Miroir des Sports, qui s’étonne de la facilité du champion. « Je n’ai aucun mérite. Je marchais bien c’est tout », dira, modestement, le vainqueur du Tour.

En devançant de plus de 5 minutes Antonin Magne et Marinus Valentijn, le coureur glane le maillot arc-en-ciel en même temps qu’il s’impose définitivement comme le « plus grand héros de la saison routière » (Miroir des Sports). Sur ce même circuit de région parisienne, il remportera plus tard 3 titres de champion de France qui lui valent le surnom mérité de « roi de Montlhéry ». Paris-Roubaix figure aussi sur la liste des sacres de Georges. En 1936, alors qu’il est battu au sprint de peu par Romain Maes, il sera chanceusement déclaré vainqueur de l’Enfer du Nord.

La bonne étoile qui veille sur ses puissantes cuisses ne brillera plus vraiment sur la Grande Boucle. En 1938, il est disqualifié par Desgranges pour s’être accroché à une voiture dans la montée de l’Aubisque. La rocambolesque carrière de Speicher s’arrête finalement en 1943, 10 ans après cet improbable doublé. Le premier, pour l’éternité.

À propos de Nathanaël Valla-Mothes 96 Articles
Etudiant en Master II Journalisme, Nathanaël est un passionné de cyclisme qui peut compter sur ses expériences dans les médias. Son atout principal ? Son court passé de cycliste amateur qui lui permet d'apporter son analyse, et de comprendre ce sport de l'intérieur.

3 Commentaires

  1. Bel article. J’adore cette chronique.
    Petite question : j’ai toujours entendu que Speicher était un pionnier dans l’utilisation du dérailleur en compétition, est-ce avéré? Et comment cela était-il perçu en 1933 alors que Desgrange et l’UVF étaient des opposants farouches au changement de vitesse?
    • Effectivement, Speicher aurait été le premier à utiliser le derailleur en compétition en 1931 au circuit de l’Ouest. Avec succès d’ailleurs puisqu’il y a gagné 4 étapes et terminé 2e du général.
      Desgrange était encore en 1933 farouchement contre le derailleur puisqu’il enlevait selon lui le côté épique et héroïque du cyclisme. De fait, le Tour de France n’a autorisé son utilisation qu’en 1937.

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