Publié le 17 mars 2017 à 19:11

L’humble combat d’Heinz Frei

(c) Swiss-Cycling

Un combat contre le temps, un combat pour la vie. Jeudi, sur la piste de Granges, en Suisse, Heinz Frei a défié les chronomètres. Un petit tour de roue dans sa carrière, un bond de géant pour le handbike mondial.

Grâce à sa marque de 40.821 kilomètres sur l’heure -la première référence mondiale-, le vétéran soleurois (59 ans) a ancré un peu plus encore sa discipline dans les livres d’histoire. Il faut dire qu’en la matière, difficile de trouver meilleur ambassadeur.

Un destin singulier

9 juillet 1978. Heinz Frei, tout juste la vingtaine, a la vie devant lui quand sa destinée en a décidé autrement. Un accident en montagne forcera cet ancien coureur à trouver d’autres routes pour s’épanouir. Condamné à perpétuité au fauteuil roulant, il ne cessera d’échapper aux barreaux de la paraplégie.

L’homme aux 14 titres de champion du monde le reconnaît volontiers : accepter son handicap n’a pas été chose aisée. Une volonté de fer aura néanmoins fini par sortir Heinz Frei de sa prison de lit d’hôpital.

Les diagnostics des médecins ne lui effleurent même pas l’oreille. Sa nouvelle monture, il va en faire une force. Finis les sabots de martyr des coureurs de montagne, son fauteuil roulant lui permet de goûter à nouveau au plaisir de la compétition sportive.

Et, ligne après ligne, année après année, le récit s’écrit, quand les langues se délient encore. Contesté à ses débuts, le handbike pousse la porte de l’Union Cycliste Internationale en 2007. La légende dit qu’Heinz Frei y est pour quelque chose.

38 ans après ses débuts dans la discipline, le Suisse est auréolé de 112 victoires en marathon et 15 médailles d’or aux Jeux Paralympiques.

Daniel Gisiger, le coach, prodigue des derniers conseils à son protégé avant la tentative – (c) Ulf Schiller/schillerphoto.com

Une lutte face à lui-même

Avec un palmarès qui ferait même rougir son maillot à croix blanche, Heinz Frei ne garde pas moins son humilité lorsqu’il pénètre sur la piste du Vélodrome Suisse ce soir du 16 mars 2017. Délesté de tout superflu, le plus célèbre des coureurs de handbike se range sur la ligne de départ comme un cadet.

Frei a fait de la simplicité sa marque de fabrique. Celle qui forge les grands champions, héros venus d’un autre temps à une époque où l’ego du sportif atteint parfois des dimensions inégalées.

Seul face à lui-même, il n’y a que le chrono qui officiera comme adversaire de l’Helvète. À l’image de sa vie, le combat est âpre et intense. « J’en ai gardé un peu sous la pédale au départ, reconnaissait Heinz Frei. Puis j’ai pu accélérer ».

Cet amoureux des challenges s’était fixé un objectif : dépasser la barre des 40 kilomètres en une heure et établir le premier record du genre. Sous l’œil avisé de Daniel Gisiger, son coach, Heinz Frei boucle les tours de plus en plus rapidement.

Véritable métronome, il ne tarde pas à surpasser le temps virtuel de « sa » marque. Porté par le public, emprunt d’un profond respect, Heinz Frei affole l’horloge. Les mètres s’égrènent, les secondes aussi et les spectateurs retiennent leur souffle.

Bien avant l’heure, le Soleurois arrondit sa distance à 40 kilomètres. Mieux, il la hissera à 40.821 kilomètres, nouveau record du monde.

Exemple d’humilité

Le visage à peine marqué par l’effort, Heinz Frei a réalisé une performance canon à Granges – (c) Ulf Schiller/schillerphoto.com

Pourtant, Heinz Frei n’explose pas de joie après son nombre record de tours de piste. Il préfère brandir un poing, symbole rageur d’une victoire acquise sur son corps. Revanchard, Heinz Frei ne l’est pas. À Granges, il a simplement donné une leçon de vie à tout un chacun.

« J’aime les challenges, trouvait-il comme facteur de motivation à sa performance. Aujourd’hui, c’est un rêve qui se réalise ». Mais Heinz Frei met vite un terme à cet auto-accomplissement. Au-delà du handicap, il préfère faire briller les autres, ceux qui l’ont soutenu dans pareil exploit.

« Je veux remercier le public pour l’ambiance, glissait-il. Il m’a motivé jusqu’au bout ». Le public l’acclame alors comme il se doit.

Un brin rêveur, un brin combattant de la vie, Heinz Frei ambitionne déjà de nouveaux défis. Le premier pourrait bien être d’améliorer… le record de l’heure en handbike. « Ce vélo pèse entre 11 et 12 kilos. Mais on peut encore le perfectionner », argumente-t-il.

À 59 ans, rien ne semble freiner le handbike de cet athlète au palmarès surabondant. Jeudi, il a montré que personne ne pouvait l’empêcher de repousser les limites de son corps. L’UCI, qui tarde à reconnaître la performance, en a pris pour son grade.

Face aux grandeurs du sport, régulièrement happé par l’argent et la triche, Heinz Frei a replacé jeudi l’église au milieu du village. Perpétuant les vertus premières du sport, il a laissé une image indélébile dans l’histoire sportive. Un type aux allures banales pour un exploit hors du commun.

À propos de Mathieu Roduit 221 Articles
Étudiant en licence d'information et de communication, Mathieu a déjà mis un pied dans le monde du journalisme. Pigiste sportif dans plusieurs quotidiens en Suisse, il possède de nombreuses cordes à son arc. Ce cycliste amateur a fait de la petite reine son domaine. Mathieu a cofondé Le Grand Plateau.

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